Délicieux Abandon


© Jip, 2002

Délicieux Abandon, 10 juillet 2002, gare de Kappellekerk, Bruxelles

Transcrit à l'inverse, le rythme du train, au bord des voies ferrées de la petite gare, à deux pas du Sablon, tranquille.

Le train fou traverse la gare, sans s'arrêter, à toute allure, les chocs des yeux qui le suivent, puis le suivent, une autre partie, encore, encore, cognant dans les orbites comme un sismographe agité par un tremblement de terre, précis, fragiles, enregistrant la plus petite parcelle de couleur secouée dans sa bouteille, restant gravée comme un souvenir, jusqu'au son qui s'arrête, "hhhh- " ...

Les mains qui restituent fébrilement le souvenir, pas les détails, pas les formes, seulement les couleurs et leurs positions, statiques, placées, à tel ou tel endroit d'un train arrêté pour l'oeil qui a réussit à le suivre dans son rythme fou, dans son allure démente, sans pour autant bouger beaucoup, juste vite, au centre, à l'angle qui s'ouvre, à la distance du regard, pourtant pas si lointain, il aurait pu nous emporter.

L'alchimie des couleurs, vient noyer le papier, le train est encore là, il ne bouge plus, il se pose, cesse de s'agiter, enfin.

Tout en m'affranchissant de nombreuses contraintes, comme cette névrose ambitieuse de vouloir réaliser un dessin réaliste et ressemblant dans les moindres détails, condition suffisante, mais pas toujours nécessaire, comme je viens de le découvrir.

L'idée qui m'a guidé dans ce dessin m'a été inspirée de mon interprétation d'une oeuvre du métro bruxellois, station Mérode, direction Hermann-Debroux/Stockel. J'ai voulu passer outre la peur de l'incompréhension première et du déconsidérant "ça aussi, je sais faire" ... C'est la clé de lecture.

C'est l'équivalence dynamique du modèle. Le train circule à grande vitesse, juste devant moi. Mes yeux suivent naturellement le mouvement du train, à la manière d'un spectateur de match de tennis. L'image est ainsi nette tant que les yeux fixent une zone précise du train et suivent son mouvement. Elle devient floue dès que les yeux s'immobilisent ou se déplacent indépendamment du train. J'ai voulu dessiner ce que voyaient mes yeux immobiles. J'ai même voulu aller plus loin que cela : j'ai voulu que mon dessin déplacé à la même vitesse que le train devant des yeux immobiles leur reproduise la même image floue.

Ce ne fut pas facile, je dus me donner des règles, répartir et superposer les couleurs dans des carrés réguliers, forme statique par excellence, qui plus est posés sur leur base. Car le dessin, lui, ne bouge pas. Il demande à l'imagination du spectateur de recréer cette impression, car celle-ci lui appartient exclusivement.

Ma plus belle découverte fut le plaisir de remplacer les règles qui me semblaient imposées par des miennes nouvelles, pleines de sens. Même difficiles à suivre, elles m'appartenaient, venaient de moi, avait ce sens auquel j'avais accès et auquel j'adhérais en toute conscience, subitement libéré de contraintes extérieures. Avec surprise, je m'abandonnais délicieusement et spontanément, comme si je m'assoupissais sur une des banquettes de ce train qui passait devant moi. Comme si j'en étais le passager imaginaire. Comme s'il "m'emmenait en son sein vers quelque chose de meilleur, sans que j'aie à me soucier de rien ..."

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