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Eclipse totale de soleil

11 août 1999

A l'approche du mois d'août les médias ne parlent plus que de ça. Les foules se passionnent pour ce phénomène. Dans quelques semaines, tout près de chez nous, aura lieu un événement exceptionnel : une éclipse totale de soleil.

Avant cela je ne m'y connaissais pas en éclipse de soleil. En voyant l'engouement général je fus intrigué, et je décidai de m'informer. La meilleure information que je pus trouver fut celle de l'observatoire royal de Belgique. En lisant la description du déroulement d'une éclipse totale, je fus d'abord pris de curiosité, puis de frénésie : ce phénomène est apparemment aussi merveilleux qu'exceptionnel. Le site insiste sur la rareté des éclipses totales, précisant qu'en Belgique la prochaine sera pour 2081 ! Manifestement c'est une chance unique que de pouvoir observer le phénomène aussi près de chez soi.

Le site insiste sur le fait qu'il est primordial d'observer l'éclipse dans la zone de totalité, sinon l'on observe qu'une éclipse partielle, ce qui n'est pas du tout la même chose ; le must du must, c'est observer l'éclipse dans la zone de totalité. En l'occurrence, la zone de totalité s'étend d'Ouest en Est, de la France à l'Europe de l'Est, en passant par le Sud de la Belgique et le Luxembourg. A la maison à Bruxelles l'éclipse sera visible à 96%. Au bureau à Namur elle sera visible à 98%. D'après le site même 99,9% ne donne absolument rien : il faut être dans la zone de totalité, de préférence le plus au centre possible. Le point d'observation optimal sur un axe Nord-Sud se situe près de la frontière Franco-Luxembourgeoise, sur les bords de la rivière Moselle. La durée de l'éclipse y est de 2 minutes 15 secondes. J'irai donc là-bas.

La question la plus controversée et la plus sensible est celle des lunettes protectrices. En dehors de la période de totalité, l'éclipse n'est que partielle et doit être observée avec des lunettes protectrices certifiées aux normes européennes "CE". Malheureusement avec l'engouement les modèles certifiés sont devenus une denrée rare. Les derniers modèles s'arrachent auprès des diverses sources d'approvisionnement : clubs d'astronomie, magazines scientifiques, magazines populaires, magasins de vêtements, restaurants fast-foods, et autres magasins soucieux de profiter de la popularité de l'événement pour attirer des clients en offrant des lunettes promotionnelles. M'y prenant un peu sur le tard, je cours un peu partout après une précieuse paire de lunettes, que je finis par trouver au resaurant Quick : gratuites à l'achat d'un menu Maxi-Super-Long-Cheese-Burger-Frites. Eureka ! En tchatchant avec le serveur je parviens même à obtenir une demi-douzaine de paires. Ca fera plaisir aux amis et aux collègues. Heureusment je n'ai pas dû manger les menus, ouf !! ;-)

Une fois équipé je pars pour le Luxembourg, un jour avant l'éclipse. J'anticipe les embouteillages de curieux prenant leur voiture pour faire l'aller-retour en un jour. D'autant plus que le 11 est un mercredi et que la plupart devront prendre un jour de congé pour l'occasion. Je reviendrai le lendemain pour la même raison. Ce qui me fait de petites vacances de trois jours. Le grand air et le calme de la campagne me fera du bien. Arrivé à Luxembourg je suis royalement reçu par mon parrain et ma tante, ainsi que mon cousin Daniel.

Daniel et moi profitons du jour avant l'éclipse pour visiter le Luxembourg. Daniel est un guide hors-pair. Il m'emmène d'abord sur les bords de la rivière Moselle, plus précisément sur le segment transfontalier Luxembourg-Allemagne. Nous y visitons les caves du champagne Bernard-Massart. Hop, dégustation :-) Ensuite, nous visitons une écluse. Le gardien est un ami de Daniel, ce qui nous permet de visiter les installations de fond en comble, et même de faire fonctionner l'écluse à vide ! Enfin, nous visitons le jardin des papillons, une grande serre paridisiaque remplie de merveilleux papillons de tous les styles et de toutes les couleurs virevoltant joyeusement autour de nous !

Au matin du 11, le jour J, nous nous levons ... sous la grisaille. Aïe ! C'est mauvais pour observer l'éclipse. Nous discutons de la probabilité que les nuages nous cachent le spectacle. Nous nous accordons sur une probabilité de 95%. 95% de chances de ne rien voir. 95% de chances d'être déçu. C'est la déprime. Mon parrain et ma tante abandonnent et décident de rester à la maison. Daniel et moi décidons de tenter notre chance. Après le petit déjeuner nous partons pour notre point d'observation : un plateau rocheux surplombant la Moselle. La vue est imprenable. Nous nous joignons aux observateurs déjà présents. Certains sortent encore de leur tente, qu'ils avaient plantée sur le site pour la nuit. Des courageux !


Notre site d'observation surplombant la Moselle

Comme on peut le voir sur la photo, le ciel est gris. Nous n'espérons donc pas voir grand chose mais puisque nous sommes là rien que pour ça nous n'avons pas grand chose à faire d'autre qu'attendre à scruter le ciel. Au travers de zones nuagueuses moins épaisses, nous devinons le soleil à l'oeil nu mais avec les lunettes protectrices, conçues pour observer un soleil éclatant, nous ne voyons absolument rien. Tout juste obtenons-nous quelques lueurs à l'aide d'un masque de soudeur à l'arc que mon parrain nous a généreusement prêté. L'avantage du masque de soudeur est qu'il est plus perméable à la lumière, ce qui permet un bon contraste, tout en protégeant en suffisance les yeux des rayons ultraviolets. Pour observer une éclipse c'est l'accessoire idéal.

Malheureusement après deux heures d'observation le ciel est toujours uniformément gris. Les nuages semblent provenir d'une usine dont les hautes cheminées crachent une fumée de la même couleur. "Arrêtez l'usine à nuages !!!" Quel désespoir ! Nous marchons les cent pas autour de nos chaises pliantes. Nous discutons le bout de gras. Nous tentons bien quelques blagues mais le coeur n'y est pas. Nous soupirons à tout de rôle. Nous grignotons machinalement nos sandwiches. Ca fait le troisième ...


Daniel et moi sur notre site d'observation

Il est bientôt 12h30. Dans quelques minutes, au-dessus des épais nuages, aura lieu cachée de nos yeux l'éclipse totale de soleil. Nous nous sommes apprêtés à nous résigner dignement à notre malheureux sort. Soudain, j'aperçois au loin une toute petite zone d'éclaircie qui laisse filtrer quelques rayons de soleil. "Ah ! Si seulement cette zone d'éclaircie pouvait venir à nous !". Malheureusement, le vent est nul, de force 0, et la pauvre éclaircie est bien loin de nous. Même dans nos scénarios les plus imaginatifs, l'éclaircie reste inaccessible, et tout espoir nous semble vain. Cependant, à quelques secondes du début de la totalité, l'inattendu se produit : l'ombre de la lune arrive à toute vitesse, promenant sur le sol une zone d'ombre gigantesque qui nous submerge comme une immense couverture d'obscurité. Aussitôt privés des rayons du soleil nous ressentons un vent glacial balayant nos visages. Avec l'ombre de la lune sur la surface du globe se crée presque instantanément une dépression calorifique mouvante générant un fort vent localisé ... qui déplace subitement la zone d'éclaircie providentielle jusque au-dessus de nos têtes. C'est magnifique ! La lumière est éblouissante ; les rayons du soleil inondent nos visages contemplatifs. Le miracle est accueilli par des hurlements de joie. Nous chaussons avec hâte nos lunettes protectrices pour y découvrir un long croissant circulaire : le soleil couvert à 99% par la lune, dans toute sa majesté. Dans quelques instants, nous allons assister au spectacle tant attendu : une éclipse totale de soleil. Et nous sommes aux premières loges. Nous avons la sensation d'être les V.I.P. de l'Univers, les privilégiés de Dieu. Nous sommes aux anges.

Nous nous arrachons le masque de soudeur pour contempler à plein contraste le croissant de soleil. Celui-ci se fait de plus en plus mince. Puis il se pointillise : ce sont les ultimes rayons de soleil filtrant au travers du relief lunaire. Et puis plus rien ; à travers le masque l'image est toute noire. Je m'écrie : "Retirez les lunettes ! Retirez les lunettes !". Derrière moi les observateurs retirent leurs lunettes protectrices et se lèvent l'un après l'autre comme une "standing ovation" au soleil. La période de totalité a commencé ! Mon visage se dresse vers le ciel, et mes yeux nus contemplent le spectacle : autour de la lune noire, la couronne solaire d'un rose brillant irradie sur un fond bleu indigo. Jamais je n'ai vu chose plus belle. Dans ma tête s'enclenche le compte à rebours le plus court de ma vie ... il ne faut rien perdre du spectacle. Tous mes sens sont en alertes. Mes yeux se connectent par la voie express à la mémoire centrale de mon cerveau, qui s'efforce de tout enregistrer le plus fidèlement possible. Chaque instant est précieux, sacré, magique. Ma tête se dévisse, mes yeux partent dans tous les sens. J'observe tour à tour les regards du public, transfiguré et debout, les lumières du château en contre-bas, les routes de la vallée qui s'allument dans la demi-nuit, la faune qui s'endort comme à l'aurore, le ciel d'un bleu surréaliste, et la dansante couronne solaire blanche teintée de rose autour du disque parfait de cette lune d'un noir presque diabolique. Cette image, aucun appareil ne peut la fixer car ce contraste, seule la rétine humaine peut la saisir. Je regarde ma montre mais ça ne veut plus rien dire : je ne sais même plus à quel heure l'éclipse a commencé, j'ai perdu toute notion du temps. A la vue de l'aiguille des secondes qui tourne inexorablement, je relève les yeux vers la couronne solaire. En cet instant plus rien n'importe ici-bas. Seul compte l'instant présent de ce divin spectacle. Emu, les larmes aux yeux je prie, oui, je prie, pour que ce délicieux instant de communion avec l'univers ne s'arrête jamais ...

Jip