Le rapport des enfants à leurs parents

Comment vivre avec les souffrances et maladies de nos parents?

Lorsqu'on interroge les personnes adultes quant au rapport à leurs parents, il est bien souvent question de souffrances. Ces souffrances sont liées à la relation que nous avons eu à eux, mais aussi aux attentes insatisfaites de part et d'autre. Néanmoins, la maladie de nos parents et la peur de les voir mourir peut nous pousser à reconsidérer le rapport que nous avons à eux, à reconsidérer notre rapport à l'autorité, et à renouer un dialogue positif source de réconciliation.

Nous questionnant par rapport à notre rapport à nos parents, nous avons pris le parti de nous réunir pour en parler, entre personnes de toutes générations, de toutes classes sociales et de toutes sensibilités individuelles. C'est dans le cadre de la Fédération des Cafés Citoyens et de l'association Nouvelles Alternatives, dédiée au développement de nouveaux modes de vie respectueux de l'individu, de la société et de l'environnement, que nous avons réuni une vingtaine de personnes intéressées par le sujet. Le processus de discussion a duré environ 1 mois, selon 3 grandes étapes :

  1. d'abord via un forum de discussion Internet, à partir d'une description du sujet ;
  2. lors d'une réunion d'un soir, sous la direction d'un animateur assisté d'une secrétaire ;
  3. enfin par des échanges d'e-mails entre les personnes présentes ce soir-là.
Voici les conclusions du processus de discussion, établies d'après les diverses contributions.

Lorsqu'on interroge les personnes adultes quant au rapport à leurs parents, il est bien souvent question de souffrances. Bon nombre de personnes font état de souffrances vécues dans l'enfance et l'adolescence en raison de la personnalité de leurs parents : père absent, silencieux, taiseux, maladroit, autoritaire ou violent ; mère omniprésente, fusionnelle, volubile ou ultra-protectrice. Les attentes insatisfaites des enfants à l'égard de leurs parents sont sources de conflits et de déceptions parfois longtemps tues. Que faire pour se libérer de souffrances liées à un idéal insatisfait lorsqu'avec les années toute communication est devenue conflictuelle ? Suffit-il de balayer toute attente ? Ou bien est-il nécessaire de trouver les mots et de reprendre un dialogue ? De combien de temps disposons-nous pour reprendre contact ?

Paradoxalement, on observe que ce sont souvent les maladies des parents qui sont sources de réconciliation. Tant que le parent projette une image d'autorité, l'enfant une fois adulte semble ne pas pouvoir renouer le contact. C'est comme s'il n'était pas possible d'accepter l'ascendant pour ce qu'il est et de le pardonner pour ce qu'il est ou ce qu'il n'est pas. En revanche, lorsque le parent devient dépendant, lorsqu'il montre un état de faiblesse, et qu'il a besoin de l'aide de l'enfant devenu adulte, c'est tout le rapport qui s'inverse. Nos parents peuvent devenir nos enfants, dans le rapport que nous avons à eux. C'est alors l'occasion de renouer une forme de dialogue qui n'avait jusqu'alors pas été possible. Nous créons alors avec nos parents une nouvelle forme de rapport, qui peut être la source d'un nouvel équilibre.

Nous avons chacun dans notre histoire un rapport souvent trouble aux formes d'autorité. Si les attentes de nos parents étaient élevées, que ce soit dans l'éducation ou dans le milieu scolaire, nous pouvons éprouver une forme de ressentiment. Il peut se passer bien du temps avant de se rendre compte que nos attentes envers nos parents peuvent être bien plus grandes encore que les leurs à notre égard. Nous voudrions nos parents parfaits, forts, aimants ; nous avons bien du mal à accepter qu'ils soient tout simplement humains. Dès lors qu'ils tombent malades, leur humanité nous apparaît plus clairement. Nous cessons alors de projeter les attentes de l'enfant, et nous endossons des rôles de parents qui parfois nous éclairent sur le rapport que nous avons à eux. Il n'est alors plus question de se culpabiliser, mais bien de renouer un dialogue.

Car la question de la communication entre les générations n'est pas dénuée de difficultés. Au XXè siècle, la société a changé tellement vite que les rapports sociaux n'ont pas toujours eu le temps de s'adapter. Le langage a changé, les repères ont changé, le rythme de la vie en société a changé. Comment trouver les mots justes qui vont nous permettre de communiquer avec clarté et compréhension ? La société d'aujourd'hui met en avant des formes de communication nouvelles, certaines expéditives, d'autres empreintes d'une volonté croissante de se développer dans son rapport à soi et aux autres. Ces dernières peuvent nous permettre de trouver les mots justes pour exprimer nos émotions par rapport à nos parents. Ils peuvent nous permettre de renouer une forme de dialogue. Nos parents n'ont pas toujours la chance d'en disposer.

L'enjeu de notre rapport aux parents va au-delà des avoirs matériels de l'héritage. C'est dans notre rapport relationnel que tout se joue le plus souvent. Les avoirs matériels ne sont alors souvent que le prétexte à la répétition de jeux de pouvoir et d'amour qui font l'essence même de notre personnalité intime et profonde. Dans ces jeux inconscients, personne n'a vraiment conscience des enjeux réels. Comprendre nos dynamiques relationnelles, mettre en lumière nos ombres, revivre nos blessures intérieures ; devenir plus conscient et plus humain, voilà tout l'enjeu des difficultés relationnelles. Ainsi, au travers de nos difficultés, nous pouvons comprendre nos réactions de fuite, débusquer la source de nos colères, accepter nos parties plus sombres. Et découvrir que nos parents nous sont souvent semblables.

Dès lors que frappe la maladie, c'est au-delà des difficultés matérielles et médicales que vient se jouer l'urgence. Et si nos parents décédaient ? Aurions-nous le temps de leur dire ce que nous voulions tant leur dire ? D'aucuns angoissent à l'idée de voir leurs parents mourir. Des cauchemars mettant en scène la souffrance, l'agonie, la mort de nos parents peuvent nous renvoyer à la peur existentielle de nous retrouver seul au monde. La conscience de cette peur peut nous plonger dans le désir de se rapprocher des parents tant qu'il est encore temps. Cette conscience vient s'opposer à la peur de souffrir dans la relation. Se joue alors une dualité dans les volontés de rapprochement et de séparation. Dualité qui peut nous être salutaire : face à la mort, l'état d'urgence peut nous pousser à nous reconnecter à nos sentiments positifs.

Car bien souvent, ce qui nous pousse à aller vers l'autre est un besoin d'amour inassouvi dans l'enfance autant qu'à l'âge adulte. Nous avons tous besoin de l'amour d'un parent, et le manque d'amour est un sentiment bien douloureux. Néanmoins, il peut être sage de ne pas attendre une déclaration d'amour explicite de ses parents. D'autant plus qu'ils peuvent manifester cet amour à leur manière, sous des formes autres que verbale, comme dans les actes les plus simples du quotidien. De plus, la plupart des parents ont du mal à transmettre quelque affection à leurs enfants dans la mesure où eux-mêmes en ont été privé de la part de leurs parents. A plus forte raison encore lorsqu'ils ont été victimes d'actes de violence ou d'abus, parce que non désirés, non accueillis et qu'ils ont, dès la conception, dû lutter pour avoir droit à la vie.

Prendre conscience de nos douleurs, de nos besoins d'amour et du lien avec nos générations est un premier pas vers un soulagement des difficultés. A tout moment, nous avons le choix de répéter les schémas de nos parents, ou celui de suivre une voie différente. A tout moment, nous pouvons corriger les schémas inconscients, et porter vers les générations qui nous suivent la marque d'une voie de conscience nouvelle. Le travail sur soi nous permet d'avancer dans la reconnaissance des schémas parentaux. Nous portons tous en nous notre père et notre mère intérieurs. La reconnaissance de ces figures parentales à l'intérieur de nous, nous permet de cesser de rejeter la faute sur les personnes qui nous ont mis au monde. Nous pouvons alors devenir conscients de notre individualité et à tout moment reprendre en main notre destinée.

Auteur : Jean-Pierre Norguet et les participants au 1er café citoyen bruxellois

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