A la sécurité sociale, nous sommes tous des Robin des Bois.

Chaque matin, au moment de me lever, je me pose la même question : pourquoi ? Pourquoi quitter ce lit bien chaud pour aller affronter le froid du dehors ? Pourquoi quitter la bulle protectrice de mon petit chez moi pour aller me joindre au flux de travailleurs pressés se ruant en masse vers la capitale ? Pourquoi quitter cette position allongée si confortable pour aller me traumatiser le dos et les yeux sur une chaise de bureau face à un ordinateur ? S’il y a une raison, elle a intérêt à être sacrément bonne … !

Lorsque j’étais jeune diplômé, j’avais une bonne raison toute simple de me lever le matin : gagner de l’argent, pour payer mon loyer, acquérir mon indépendance, et entrer dans la vie active. Les années passant, j’ai économisé suffisemment d’argent pour ne plus avoir à me poser ce genre de question. Il m’a donc très vite fallu trouver autre chose.

Le plaisir de travailler ? J’aime bien mon travail. Je suis même un hyperactif drogué au travail. Je peux même dire, à mon corps défendant, que triturer les méandres de programmes informatiques obscurs recèle l’étrange propriété de me procurer un certain plaisir. Néanmoins, toute passion a ses limites, et il est bien clair pour moi que je ne prends pas encore autant de plaisir à programmer qu’à faire la grasse matinée.

Alors pourquoi ? La réponse, tout du moins en ce qui me concerne, tient dans la finalité du travail pour lequel je me suis engagé : la sécurité sociale. En effet, avec mon diplôme, je pourrais être haut manager dans la filiale d’une grosse banque américaine. Je pourrais également travailler chez Google en Californie. Je pourrais toucher de plantureux salaires et relever les plus grands défis de l’informatique du 21ème siècle. Mais je ne le fais pas ; je préfère travailler à la sécurité sociale.

Pour comprendre cette préférence, il faut parler avec Antoine. Antoine, c’est le gars qui fait la manche dans le métro près de chez moi. Antoine est un bon gars, avec un bon fond et beaucoup de courage. Pour lui, la vie n’a pas toujours été facile. Sa mère est décédée lorsqu’il était tout petit, son père étant malade, il n’a jamais eu la chance de pouvoir faire des études, et les boulots qu’il trouve sont le plus souvent de courte durée. Sa vie, son maigre revenu du chômage, son assurance soins de santé, dépend de notre sécurité sociale. Sans cette sécurité sociale, il n’y aurait pour lui d’autre issue que la rue, les parcs sombres et humides, la paillasse et le sac de couchage. C’est pour lui éviter, à lui et à des centaines de milliers d’autres, cette terrible issue, que je vais travailler chaque jour.

Notre sécurité sociale, ce sont les riches qui se cotisent pour aider les pauvres. C’est la solidarité. Autrefois, des héros de livres comme Robin des Bois volaient les riches pour aider les pauvres. Robin des Bois représentait en quelque sorte la sécurité sociale du XVIIIème siècle. Sauf qu’aujourd’hui, la solidarité existe bel et bien, et il ne faut plus la voler. En revanche, les défis sont devenus nouveaux : il faut faire tourner l’informatique. Sans informatique, plus de sécurité sociale. Nous sommes donc, chacun à notre endroit, les acteurs de la sécurité sociale du XXIème siècle. Nous sommes tous, à notre façon, les Robin des Bois de la société moderne.

Ce matin, j’ai croisé Antoine dans le métro. Il faisait la manche dans le froid avant de partir faire le tour des offres d’emploi. Pas jojo tous les jours pour Antoine, surtout les jours d’hiver. Il y a quelque temps, je passais devant lui avec un air gêné, compatissant et désespéré, lui glissant la pièce en lui disant sans trop y croire : « bon courage hein ». Depuis que je travaille pour la sécurité sociale, je passe devant lui avec toujours autant de compassion, bien sûr, mais aussi avec fierté et espoir. Je lui tape sur l’épaule en lui disant, « courage vieux, tu va t’en sortir », en y croyant dur comme fer. Et je pars à mon bureau en me disant que je vais faire pour lui quelque chose de plus que lui glisser la pièce d’un jour : je vais œuvrer au développement de la sécurité sociale, pour l’aider à tenir le coup, jusqu’à ce qu’il s’en sorte pour de bon.

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